« Entre justice et préjudice »
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- Quand :
- 25 février 2026 18 h 00 – 19 h 30
- Où :
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Pub L'Île Noire
1649 rue Saint-Denis, Montréal QC
Activité de vulgarisation scientifique en collaboration avec BistroBrain
Trois étudiant-es du CRÉ se livreront à un exercice de vulgarisation scientifique et présenteront leurs travaux en cours au pub de l’Île Noire le 25 février prochain, dans le cadre d’une collaboration entre le CRÉ et BistroBrain. Le thème de la soirée s’inscrira sous le thème « Entre Justice et Préjudice ».
Vous trouverez ci-dessous un résumé des questions éthiques et de l’intérêt public de chaque présentation, ainsi qu’une affiche pour chaque exposé.
Mathilde Genest : « Les survivantes d’agression sexuelle à la barre »

Les survivantes d’agressions sexuelles subissent diverses injustices lors d’un procès pour agression sexuelle. Les mythes sur le viol et les stéréotypes associés aux victimes génèrent de fausses attentes concernant leur comportement et produisent des injustices épistémiques. La crédibilité du témoignage des survivantes dépend notamment de leur conformité aux comportements attendus (McKimmie et al., 2020 ; Nitschke et al., 2019). Par ailleurs, le système judiciaire ne protège pas suffisamment les survivantes et peut leur nuire en limitant leur autonomie et en permettant la revictimisation. Les avocats de la défense ont tendance à se concentrer sur la survivante, son comportement et son identité, particulièrement lors du contre-interrogatoire, afin de transférer la responsabilité de l’accusé sur elle (Craig, 2018 ; McGlynn, 2017). De nombreuses injustices vécues par les survivantes sont liées à leurs réactions au traumatisme pendant et après l’agression sexuelle. Les neurosciences offrent une compréhension approfondie du traumatisme et permettent d’expliquer des comportements souvent mal compris, tels que la réaction de paralysie ou des souvenirs fragmentaires (Haskell & Randall, 2019). Ces connaissances peuvent donc être mobilisées lors des procès pour soutenir les survivantes, notamment par la sensibilisation des jurés et l’adoption de pratiques tenant compte du traumatisme. Je soutiens que les connaissances neuroscientifiques sur le traumatisme devraient être intégrées aux procédures judiciaires afin de remédier aux injustices subies par les survivantes. En parallèle, j’ai développé un cadre bioéthique féministe et centré sur les victimes, qui met l’accent sur leur santé et leur bien-être sans compromettre l’équité du système judiciaire.
Les agressions sexuelles constituent un problème social important, mis en lumière par des mouvements comme #MeToo, auquel le système judiciaire peine encore à répondre adéquatement. Au Canada, une femme sur trois est victime d’agression sexuelle, et pourtant, seules 5 à 6 % des agressions sont signalées à la police (Canadian Women’s Foundation, 2022 ; Lachapelle, 2024). Parmi celles-ci, une infime minorité mène à un verdict de culpabilité, et seuls deux ou trois agresseurs sont incarcérés sur 1 000 agressions. Ces chiffres soulèvent une question fondamentale : pourquoi le système échoue-t-il si souvent à rendre justice aux survivantes? Ma présentation intéressera le public parce qu’elle propose des outils pour mieux comprendre cet échec, en reliant des données empiriques à une analyse philosophique accessible. J’explique comment les mythes sur le viol, les stéréotypes de genre et une méconnaissance du traumatisme influencent la manière dont les survivantes sont perçues et traitées en cour, affectant directement leur crédibilité. En mobilisant les neurosciences du traumatisme, je montre comment certaines réactions des survivantes, souvent mal interprétées, peuvent être mieux comprises et prises en compte. Bien que cette recherche soit principalement menée et publiée en anglais, il est particulièrement pertinent de la vulgariser en français afin de la rendre accessible au public québécois, directement concerné par ces enjeux sociaux et institutionnels. Cette présentation vise ainsi à traduire des réflexions philosophiques complexes dans un langage clair et ancré dans le contexte local, tout en contribuant à une meilleure compréhension et mobilisation citoyenne sur ces enjeux.
Alexis Boivin : « Protester contre les enfantillages des adultes »

Considéré comme la plus grande manifestation de rue de l’histoire des mouvements sociaux chez les jeunes, Fridays for Future a mobilisé plus de 1,5 million de personnes à travers le monde. En enfreignant la loi de la présence obligatoire en classe chez les élèves, ce mouvement a lancé une avenue de recherche intéressante en philosophie politique : la désobéissance civile chez les enfants. Cependant, peu de littérature aborde cette question, malgré l’importance des jeunes dans des mouvements sociaux de grande envergure. Cet angle mort peut s’expliquer par la négligence ou même le refus de l’agentivité politique des enfants : ces derniers sont exclus du droit de vote et sont relégués dans l’espace privé, incapables d’agir politiquement ou de participer à l’exercice commun du pouvoir politique. En effet, peut-on reconnaître des actes de désobéissance civile chez une population qui n’est pas considérée comme ayant une agentivité politique? Si oui, est-ce que ces actes peuvent être justifiés? Je défendrai la thèse suivante: non seulement les enfants devraient être reconnus comme des agents politiques, mais aussi qu’ils peuvent recourir à la désobéissance civile de manière justifiée. J’aborderai le refus de leur agentivité politique au travers du cas d’Elizabeth Eckford, une élève de 15 ans lors du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Ensuite, je ferai un parallèle entre les caractéristiques du mouvement Fridays for Future et celles de la désobéissance civile, et j’établirai une justification de la désobéissance civile avec l’aide de l’argument de l’exclusion de Mattheis (2022).
Le blocage du pont Jacques-Cartier en 2024 et du terminal pétrolier à Montréal-Est en 2022 (ce dernier ayant mené à la condamnation des activistes écologistes impliquées) sont deux exemples parmi d’autres de désobéissance civile qui ont occupé l’actualité québécoise ces dernières années. Ainsi, le terme « désobéissance civile » n’est pas étranger au public et ne le laisse pas indifférent, mais peut parfois être mécompris. Concernant la désobéissance civile spécifiquement menée par des enfants, cela demeure un sujet assez peu discuté, bien que Emmanuelle Dufour et Francis Dupuis-Déri (2025) aient récemment fait paraître une bande dessinée sur les révoltes menées par des élèves du monde entier. La présentation se situe en continuité de cet ouvrage et pourrait donc rejoindre ce lectorat. Au-delà de cette nouvelle parution, la désobéissance civile chez les enfants reste un sujet soit intriguant (pour les personnes adultes qui veulent en connaître davantage), nostalgique (pour les personnes ayant manifesté avant d’avoir le droit de vote), ou confrontant (chez celles qui doutent de l’agentivité politique des enfants). Enfin, les enfants demeurent très souvent un angle mort à tout sujet discuté. Pour reprendre une image de soupers de famille, il y a la table des adultes et celle des enfants, sans toutefois que les deux puissent se communiquer pleinement. Cette présentation offrira donc l’occasion d’accorder une place à ces derniers, même si nous nous trouvons dans un bar!
Georges Lupwana Ngamasana : « Punir les victimes ? Repenser la justice sociale »

La justice pénale, fondée sur l’idée du mérite de la peine, constitue le cadre de débats théoriques structurés principalement autour de deux orientations opposées : l’abolitionnisme et le réformisme. Ces deux perspectives partagent un diagnostic critique des institutions pénales, mais divergent profondément quant aux réponses normatives à envisager. Les abolitionnistes font de la prison une cible centrale de leur position. Ils la considèrent comme immorale et socialement néfaste parce qu’elle inflige des préjudices graves et durables aux individus sous couvert de prévenir, contrôler et punir la criminalité. Ils appellent de ce fait à la rendre obsolète (Davis 2014). À l’inverse, tout en prenant au sérieux les arguments abolitionnistes, souvent étayés par des données empiriques solides (Shelby 2022), les réformistes défendent la thèse de la perfectibilité des institutions pénales. Ils soutiennent que des réformes profondes peuvent corriger leurs dérives sans nécessité leur suppression. Cette option est toutefois rejetée par les abolitionnistes. Selon eux, on ne peut maintenir des institutions dont les réformes même les plus ambitieuses échouent à produire des transformations substantielles. Je fais valoir l’idée qu’en essentialisant la peine carcérale comme réponse au crime, la justice est particulièrement vulnérable aux injustices structurelles, notamment à travers une criminalisation sélective et une distribution inégale des sanctions. Elle les reproduit par des mécanismes de tri social, les biais et stéréotypes sociaux ancrés dans le fonctionnement de ses institutions. Il ne s’agit toutefois ni d’une simple répétition mécanique du passé dans le présent, ni d’une stricte continuité entre des institutions appartenant à des époques différentes.
Le regain d’intérêt que connaît l’abolitionnisme carcéral invite à repenser la justice non comme une simple réponse au crime, mais comme un processus social visant à réparer les causes structurelles des préjudices. Cette réflexion révèle un paradoxe : des institutions supposées rendre justice engendrent des préjudices structurels supplémentaires, souvent inégalement distribués. Elle invite à comprendre que les injustices structurelles reproduites par les prisons actuelles ne relèvent pas de défaillances contingentes, mais d’un mode de fonctionnement enraciné dans l’histoire. Il ne s’agit ni d’une simple répétition mécanique du passé esclavagiste ou colonial, ni d’une continuité institutionnelle directe, mais d’une transformation des logiques de domination, de stigmatisation et de contrôle social dans des contextes nouveaux. L’injustice peut être intentionnelle en ce sens que, par le complexe industriel carcéral (Davis 2014), certains ont intérêt à ce que ces formes de gestion des populations vulnérables perdurent. Mais l’injustice devient autonome – structurelle – lorsqu’elle ne dépend plus des efforts des agents facilement identifiables pour se maintenir. Ainsi, les fonctions et services revendiqués par la prison – et avec elle la police – ne compensent pas les torts qu’elles causent (Charbit et Gwenola 2024). Je considère que l’abolitionnisme ne peut être une simple entreprise négative d’abolition immédiate et inconditionnelle des institutions pénales. Je suggère de l’appréhender comme un processus de transformation orienté vers une justice véritablement réparatrice et émancipatrice. Son succès mérite d’être accompagné d’une mission constructive (Fryer, 2023) visant à proposer des institutions alternatives. Cette double dimension — critique et constructive — est décisive pour sa cohérence.
Bienvenue à toutes et à tous!


