Programmation

Dans la mesure où la majorité des centres de recherche en éthique se consacre uniquement à des questions d’éthique appliquée, l’axe Éthique fondamentale constitue un atout important du CRÉ. Même si la question centrale de l’éthique est de savoir quoi faire dans un contexte nécessairement particulier, il est crucial, pour savoir y répondre, de bien comprendre les concepts et les présupposés autour desquels elles s’articulent. Dans le but de faire avancer la réflexion sur les enjeux éthiques des différentes sphères d’activité humaine, les projets s’inscrivant dans cet axe visent à éclaircir ces concepts et ces présupposés, à préciser les débats complexes qu’ils suscitent et à élaborer les principes qui doivent informer la délibération et la pratique.

THÈME I – La nature de la moralité

Ce thème concerne les ingrédients fondamentaux de la moralité. Le premier projet permettra d’étudier le débat entre réalisme et antiréalisme moral, pour savoir si les faits moraux font partie d’une réalité objective ou sont relatifs à une personne ou à une société. En particulier, nous verrons s’il existe des propriétés morales objectives, et, le cas échéant, de quel type de propriétés il s’agit. Dans le deuxième projet, nous considérons une objection importante au réalisme moral : l’objection « évolutionnaire », selon laquelle la meilleure explication de nos certitudes morales fait appel non pas à l’idée d’une réalité morale objective, mais à celle des intérêts individuels. Notre but est d’examiner et de défendre certaines solutions proposées en réponse à cette objection. Dans le troisième projet, nous verrons si la métaéthique et les théories éthiques substantielles sont indépendantes, comme il a traditionnellement été soutenu, ou s’il y a un lien plus étroit entre les deux.

Projet 1.1. – La nature des propriétés morales

Le débat opposant les réalistes et les antiréalistes moraux est le débat entre ceux qui défendent la thèse selon laquelle il existe des propriétés morales objectives, soit naturelles ou non naturelles, et ceux qui nient cette thèse. La première partie de ce projet vise à éclaircir certains termes fondamentaux du débat, sur lesquels il existe encore un désaccord profond dans la littérature. Qu’est-ce que signifie de dire qu’une propriété est objective ? Qu’est-ce qu’une propriété naturelle / non naturelle ? Dans la deuxième partie de ce projet, nous nous proposons d’examiner en détail trois théories métaéthiques concurrentes : le réalisme non naturaliste, la théorie de l’erreur et le constructivisme moral.

Projet 1.2. – L’objection « évolutionnaire » contre le réalisme moral

Il est plausible de penser que nos croyances morales sont, du moins en partie, le résultat de la pression exercée par l’évolution. Toutefois, si l’évolution est un processus insensible aux vérités morales, alors la plupart des croyances morales que nous avons développées sont injustifiées. Pire encore, nous avons des raisons de penser que la thèse selon laquelle nos croyances morales représentent, pour la plupart correctement, une réalité morale indépendante de nous est fausse. Cet argument – souvent appelé l’argument du « déboulonnage » (« debunking ») – constitue une objection de taille contre le réalisme moral. Le but de ce projet est d’examiner en détail cet argument et de proposer une série de nouvelles solutions.

Projet 1.3. – Métaéthique et théorie morale

La métaéthique a longtemps été considérée comme une discipline se pratiquant en vase clos et n’ayant aucune incidence sur la vie ordinaire, que ce soit au niveau des théories normatives, qui cherchent à préciser ce que nous devrions faire, ou encore de la philosophie politique. Plus récemment, cette façon de voir a été remise en question. Ainsi, certains arguments métaéthiques contemporains prennent comme prémisses des thèses normatives, alors que la psychologie morale regarde de plus en plus du côté de la psychologie sociale. Ce projet vise à examiner les allers-retours entre les questions plus abstraites de la métaéthique et les questions éthiques substantielles.

THÈME II – Bien personnel et bien collectif

Ce thème concerne la nature du bien individuel et du bien collectif. Le premier projet porte sur le bien-être individuel et sur sa relation avec le bonheur psychologique et les états affectifs d’un individu. Le deuxième projet porte sur la possibilité de développer l’intelligence émotionnelle dans le but de promouvoir le bien-être. Un troisième projet concerne la question de savoir comment le mal-être devrait être mesuré et agrégé. Enfin, le troisième projet porte sur la relation entre le bien d’un individu et le bien de la communauté politique à laquelle l’individu appartient.

Projet 2.1. – Bien-être et bonheur psychologique

Plusieurs philosophes ont récemment suggéré que le concept de bien-être, compris comme le concept de ce qui est bon pour l’individu, est distinct du concept de bonheur psychologique et du concept de vie bonne. Cela soulève la question de savoir ce qu’est exactement le bien-être et quel est son rapport avec le bonheur et la vie bonne. Dans ce projet, nous poursuivons quatre objectifs : 1) fournir une analyse du concept de « bien pour », lequel est essentiel pour comprendre la notion de bien-être ; 2) fournir une théorie originale du bien-être, laquelle permet également d’éclaircir la nature du mal-être ; 3) expliquer quelle est la relation entre bien-être bonheur psychologique (et, plus généralement, entre bien-être et états affectifs, y compris les émotions) ; 4) expliquer quelle est la place du bien-être dans une vie qui vaut la peine d’être choisie.

Projet 2.2. – Intelligence émotionnelle, éducation et bien-être

L’intelligence émotionnelle consiste en un ensemble d’aptitude, soit, la capacité de reconnaître ses propres réactions émotionnelles ainsi que celles des autres, celle d’utiliser les émotions pour nous aider à résoudre des problèmes, et celle de comprendre les causes des émotions et celle de réguler nos émotions. Ces aptitudes sont considérées contribuer de manière importante au bien-être des individus. La question est de savoir si elles sont fixes ou bien si l’intelligence émotionnelle est quelque chose qui peut progresser. Plus généralement, on peut se demander si l’intelligence émotionnelle doit être la visée de nos programmes d’éducation.

Projet 2.3. – La mesure du bien-être et du mal-être

Comment devrions-nous évaluer ou mesurer le manque de bien-être ou le mal-être? Cette question est de grande importance pratique, comme l’illustre la définition donnée par l’Organisation mondiale de la Santé de l' »espérance de vie corrigée de l’incapacité (EVCI) » en termes d' »années perdues de vie en bonne santé ». L’OMS fait ensuite référence à la « somme de ces EVCI au sein de la population comme une mesure de l’écart entre l’état de santé actuel et une situation de santé idéale ». Le but de ce projet est d’examiner la question de la mesure et de l’agrégation de la valeur négative qu’ont la mortalité, la morbidité et les handicaps. Ce projet se situe à cheval de l’éthique, de la philosophie des sciences et de la biostatistique.

Projet 2.4. – Le rôle de la communauté politique dans la vie bonne

Selon Aristote et Platon, nous sommes des « animaux politiques », incapables de mener une vie pleinement heureuse en dehors d’une communauté politique. Ceci est évidemment vrai dans un sens instrumental : plusieurs biens qui contribuent à la qualité de nos vies, par exemple des connaissances médicales avancées, ne pourraient pas être obtenus par des individus isolés. La position traditionnelle est toutefois plus ambitieuse. Elle soutient que le bien individuel et le bien de la communauté sont alignés et que le bien de la communauté est, en fait, un des éléments constitutifs du bien des individus. Dans ce projet, nous examinons les questions suivantes. Dans quel sens il est impossible de mener une vie bonne en dehors d’une communauté? Pourquoi la communauté concernée doit-elle être « politique » ? Pourquoi le bien individuel devrait être aligné au bien de la communauté politique, dans une société bien ordonnée ou, a fortiori, dans une société oppressive ?

THÈME III – Éthique et rationalité pratique

La question de la rationalité humaine est cruciale pour savoir comment évaluer l’activité humaine, notamment en ce qui concerne la délibération et la prise de décision. Ainsi, nous comptons travailler sur le thème des standards d’exactitude et des exigences de rationalité s’appliquant aux attitudes. Le premier projet examine les différents types de raisons – raisons théoriques, raisons instrumentales, etc. – qui pèsent pour ou contre nos attitudes. Un second projet sera l’occasion de nous interroger sur la nature même de ces raisons et sur leur relation à la rationalité pratique, qui concerne l’action. Enfin, un troisième projet permet de se demander si, et comment, les théories de la rationalité pratique humaine, comme le « perceptualisme », peuvent s’appliquer à l’intelligence artificielle.

Projet 3.1. – L’éthique des attitudes

Ce projet porte sur la question de savoir quelles attitudes nous devrions avoir, c’est-à-dire à quoi devrait ressembler notre vie mentale d’un point de vue normatif. L’objectif est de développer une éthique pluraliste des attitudes, selon laquelle les attitudes que nous devons adopter dépendent à la fois de considérations concernant le caractère ajusté (« fittingness ») de ces attitudes et des considérations pragmatiques concernant les bénéfices qu’avoir ces attitudes pourrait nous apporter.

Projet 3.2. – Raisons et rationalité pratique

La question de savoir ce qu’est une raison normative a suscité un débat intense ces dernières années. Quatre théories principales ont émergé: (i) Les raisons de faire A sont des preuves que l’on doit faire A. (ii) Les raisons de faire A sont des faits qui expliquent pourquoi on devrait faire A. (iii) les raisons sont primitives : la notion de raison ne peut pas être expliquée. (iv) Les raisons de faire A sont des faits qui peuvent servir de prémisse dans un bon raisonnement qui conduit à faire A. Ces théories peuvent être comparées selon différentes dimensions, par exemple selon leur capacité à expliquer pourquoi les raisons sont « défaisables », dans le sens qu’elles peuvent être invalidées par des raisons contraires, pourquoi elles peuvent être pesées, pourquoi nous pouvons raisonner en nous appuyant sur des raisons, etc. Ce projet vise à comparer et à contraster les principales théories des raisons présentes dans la littérature, dans le but d’identifier la théorie la plus prometteuse.

Projet 3.3. – Rationalité et intelligence artificielle

Selon une théorie prometteuse, dite « perceptualisme », la rationalité pratique concerne le passage de la perception à l’action, comme la rationalité théorique concerne le passage de la perception à la croyance : nous « voyons » qu’une action est « à faire » et c’est à partir de cette perception que nous effectuons cette action. Une des questions pour le perceptualisme est de clarifier quelle est la relation entre la perception de la valeur de l’action et le « signal de récompense » tel que défini en psychologie cognitive. En effet, la récompense joue un rôle important en IA, car elle guide les systèmes d’apprentissage par renforcement comme AlphaGo ou AlphaZero, qui parviennent à jouer à Go ou aux échecs mieux que des experts humains. L’objectif de ce projet est d’examiner s’il est possible d’étendre la conception perceptualiste de la rationalité pratique aux descendants d’AlphaGo.

THÈME IV – L’éthique dans le contexte social

Les thèmes théoriques décrits ci-dessus soulèvent un certain nombre de problèmes d’application, dont deux sont traités ici. Le premier projet met en lumière comment les discussions sur la rationalité, la délibération pratique et l’autonomie individuelle négligent souvent de considérer le rôle du contexte social, en particulier l’impact des conditions sociales oppressives ou injustes sur la délibération des agents. Le deuxième projet explore les implications que l’attention pour le contexte social a sur l’éthique de la maladie psychiatrique et la relation entre la pathologie et la responsabilité morale.

Projet 4.1. – Oppression, rationalité et autonomie

Ce projet porte sur les façons par lesquelles les conditions d’injustice et d’oppression interfèrent avec la rationalité et l’autonomie des individus. Un exemple est le phénomène des « préférences adaptatives », dans lequel les agents adaptent inconsciemment leurs préférences aux conditions de sexisme, de racisme ou d’injustice économique dans lesquels ils/elles vivent. Les préférences adaptatives sont-elles irrationnelles ou non autonomes? Le projet explore également les conséquences de certains phénomènes identifiés par les philosophes féministes et les théoriciens de la race, tels que la réduction au silence (« silencing »), qui interfère avec la reconnaissance de la voix des personnes opprimées, et l’ « objectification », qui instrumentalise de manière inappropriée et attribue un manque d’autonomie à des groupes opprimés.

Projet 4.2. – Neuro-éthique et éthique de la psychiatrie

Ce projet porte sur les importantes implications éthiques des résultats empiriques issus des neurosciences et de la psychiatrie. Un exemple est le rôle de l’imagerie neuroscientifique dans l’évaluation de la responsabilité morale et pénale. Un autre est la manière dont les conditions sociales, telles que l’exposition persistante au racisme, augmentent les risques de maladies psychiatriques graves telles que la schizophrénie. Ces résultats soulèvent la question de l’intersection entre les dimensions psychologiques et sociales et, par conséquent, de l’obligation éthique de se concentrer sur l’amélioration des influences sociales sur nos cerveaux.