Programmation

Cet axe est consacré à l’articulation des objectifs socio-économiques, à l’analyse de leur interaction et à l’identification des structures institutionnelles permettant de les atteindre. En sciences économiques, l’efficience est présentée comme la première vertu de nos institutions. Il est généralement admis que cet angle d’analyse s’abstient de faire des jugements de valeur. Ceci est trompeur. Premièrement, toute analyse d’efficience repose sur des jugements de valeur implicites. Deuxièmement, les valeurs qui sous-tendent la notion d’efficience économique sont loin d’être les seuls objectifs sociaux qui comptent. Dans les différents projets envisagés, nous nous proposons de mieux articuler ces objectifs en analysant leur interaction et en identifiant les structures institutionnelles qui permettent de les respecter en pratique.

THÈME I – La justice en politique économique

Les décisions prises en politique économique aujourd’hui le sont presque exclusivement en fonction de l’impact qu’elles auront sur la croissance économique. Les dimensions normatives de ces politiques – pensons à leur effet sur la distribution du revenu et de la richesse, ou sur la capacité des collectivités politiques à prendre des décisions souveraines – sont reléguées à l’arrière-fond. En se focalisant sur les deux politiques macroéconomiques principales, c’est-à-dire la politique fiscale et la politique monétaire, ce projet vise à élargir notre perspective pour inclure des considérations de justice. Au cœur de cette réflexion se trouve la question de la relation entre des considérations économiques plus étroitement définies, d’un côté, et des considérations de justice, de l’autre.

Projet 1.1. – La justice fiscale

Qui paie des impôts, pourquoi, et à quel taux d’imposition? Analyser les fondements normatifs de la fiscalité permettra de formuler des positions bien fondées sur des aspects tels que la progressivité de différents types d’impôt, l’idée d’une imposition de la fortune qui revient sur l’agenda fiscale dans plusieurs pays, ainsi que la tarification des services publics. En contraste avec d’autres perspectives normatives sur la fiscalité, ce projet est soucieux d’explorer les contraintes de faisabilité sur diverses propositions de réformes fiscales. Notamment, le projet est sensible à la distinction entre des contraintes de faisabilité qui émanent d’un changement de comportement économique étroitement défini versus un changement dans le respect des lois fiscales (évasion / évitement). Finalement, cette question établit le lien à l’analyse de la concurrence fiscale d’un point de vue éthique, comme peut-être le défi principal au fonctionnement de la fiscalité aujourd’hui.

Projet 1.2. – Les dimensions normatives de la politique monétaire

Le paradigme néoclassique en sciences économiques traite la monnaie comme un épiphénomène qui, dans le long terme, n’a pas d’influence sur les variables économiques réelles. Le but de ce projet est d’identifier et d’analyser les questions éthiques qui sont obscurcies par cette prémisse simpliste. Au-delà de la question fondamentale concernant des biais distributifs potentiels dans la création de la monnaie, le projet se divise dans deux créneaux. Premièrement, en continuité avec des collaborations dans le passé, nous proposons une perspective critique sur la politique monétaire des banques centrales depuis la crise de 2008. Deuxièmement, le projet passe sous revue différents propos de réforme fondamentale de notre système monétaire, comme par exemple l' »argent hélicoptère », l’adoption d’une réserve bancaire de 100%, ou bien la création de comptes citoyens directement avec la banque centrale.

THÈME II – Les inégalités économiques

Les littératures sur les inégalités en économie et en philosophie sont énormes. Par contre, elles communiquent peu l’une avec l’autre. En sciences économiques, les recherches se concentrent sur la question de mesurer les inégalités ainsi que sur l’identification et la démarcation de différents déterminants des inégalités. En philosophie politique, l’accent est plutôt sur la question de la justification de différents types d’inégalités, sans que ces derniers soient nécessairement liés aux processus économiques sous-jacents. L’objectif des projets sous ce thème (en collaboration avec l’axe éthique et politique) consiste à combler cette lacune en établissant un lien entre la justification ou non des inégalités et les processus économiques qui produisent ces inégalités.

Projet 2.1. – Le juste revenu

Avec la théorie de la démocratie, la théorie de la justice représente un des champs clés de la philosophie politique contemporaine. Par contre, beaucoup de théories de justice distributive ont tendance à être présentées en abstraction de leurs fondements économiques. L’objectif central de ce projet consiste à construire une théorie du juste revenu à partir du fonctionnement même de notre économie et des institutions différentes qui influencent la distribution de revenu comme par exemple le marché du travail. Cette analyse couvre à la fois les revenus du travail et les revenus du capital. Suite à l’analyse des déterminants des inégalités de revenu, le projet se penche sur les réponses normatives et institutionnelles désirables et faisables face à ces inégalités.

Projet 2.2. – La justice mondiale

Les frontières des pays représentent un des obstacles fondamentaux à un monde plus juste. Différentes structures institutionnelles reposent sur ces frontières dans des domaines politiques aussi différents que le climat, l’immigration, le commerce, et la production et distribution des médicaments essentiels. Naviguant les pôles traditionnels du débat sur la justice globale entre le cosmopolitisme d’un côté et une perspective plus ancrée dans la notion de l’État-nation, le projet vise à éclaircir les enjeux économiques sous-jacents à différents domaines politiques. Une prémisse clé d’une telle approche réside dans le fait qu’elle considère que nos théories de la justice globale devraient démontrer une sensibilité aux institutions et pratiques économiques existantes.

Projet 2.3. – Impact distributif de l’écofiscalité

L’écofiscalité consiste à introduire des taxes et autres instruments économiques afin de modifier les comportements des citoyens et des entreprises afin de diminuer leur empreinte sur l’environnement. Taxe carbone, tarification des services d’eau, péages variables pour diminuer la congestion, responsabilité élargie du producteur pour limiter l’utilisation de matériaux polluants ; les exemples sont nombreux. Les projets viseront à évaluer les impacts distributifs de ces diverses pratiques sur les citoyens et à proposer des critères d’évaluation pour contrer leur éventuelle régressivité. Une attention toute particulière sera portée à la question de la répartition des recettes (revenue recycling) de la taxe carbone dans les provinces canadiennes.

THÈME III – Comportement éthique en contexte économique

Tandis que les deux autres thèmes de recherche de l’axe se penchent sur les institutions sociales et leur importance d’un point de vue normatif, ce dernier thème met différents acteurs économiques au centre de l’analyse. Que ce soit l’individu (p.ex. dans ses décisions d’investissement), l’entreprise (notamment sous l’angle de sa responsabilité sociale et environnementale), le gouvernement (p.ex. en tant que régulateur de l’activité économique), ou bien les ‘think tank’ (dans leur rôle de produire des informations pour le public), les différents projets de ce thème proposent d’analyser les obligations éthiques de différents acteurs sociaux.

Projet 3.1. – Investissement responsable

L’objectif est d’établir un guide de pratiques d’investissements responsable. Il s’agira avant tout de permettre aux investisseurs de classifier les différents actifs selon leur dimension « éthique », afin qu’ils aient un outil pour évaluer leurs portefeuilles d’investissements selon ce critère et d’explorer les tensions entre rendement, risque, et le caractère « éthique » de leurs différents actifs. Le projet vise non seulement de contribuer au fondement théorique de la notion de l’investissement responsable, mais également d’entrer en dialogue avec des acteurs du milieu, c’est-à-dire avec des firmes de gestion financière.

Projet 3.2. – Éthique organisationnelle

Ce projet concerne l’articulation entre les comportements des entreprises et la régulation des pratiques d’affaires. Il y sera notamment question de confirmer ou d’infirmer, sur le plan éthique, le bien-fondé de politiques de régulation de pratiques considérées anti-concurrentielles. Lorsqu’il s’agit d’entreprises dont la mission est de servir l’intérêt public (production et distribution privée de biens essentiels comme l’eau ou l’électricité), ou qui exploitent des biens communs (eau, là encore, mais aussi des ressources minières, par exemple), il s’agira d’analyser les pratiques de tarification et de partage de profits avec la société. Finalement, le projet vise à réfléchir sur les structures de propriété et les modes de gouvernances des entreprises en lien avec le rôle qu’elles devraient jouer en société.

Projet 3.3. – L’épistémologie des think tanks

Les think tanks, c’est-à-dire les organisations indépendantes vouées à l’analyse des politiques publiques, ont une propriété qui semble les disqualifier d’emblée comme source crédible de prétentions de connaissance : ils sont positionnés idéologiquement. Dans une large mesure, leurs conclusions sont prédéterminées par ce positionnement. Pourquoi serait-il rationnel de modifier notre degré de croyance en une proposition si celle-ci est affirmée par un agent dont les conclusions sont prédéterminées? Plus généralement, quelle peut être la contribution des think tanks à notre quête collective de connaissances si leur positionnement idéologique est inévitable? Ce projet de recherche combine la recherche conceptuelle à la recherche empirique pour répondre à cette dernière question.