Programmation

Les questions d’éthique environnementale sont incontournables dans le contexte actuel de changements climatiques et de disparition accélérée d’espèces sauvages. D’abord, se posent la question de notre responsabilité de préserver la biodiversité et l’environnement pour le bénéfice des générations humaines futures, ainsi que celle de l’équité dans l’accès des individus ou des groupes aux diverses ressources naturelles. Ensuite, se pose la question de nos obligations morales envers les entités non humaines elles-mêmes, que ce soit les animaux sensibles, les végétaux ou les écosystèmes. La programmation de cet axe comporte 3 grands thèmes de recherche.

THÈME I – Les enjeux fondamentaux de l’éthique non anthropocentrique

La plupart des théories normatives ne tiennent compte que des intérêts des êtres humains. On ne se préoccupe des entités comme les écosystèmes, les végétaux et les animaux non humains, que lorsqu’ils ont une valeur instrumentale pour les êtres humains. Sous ce thème, nos chercheurs s’intéresseront au développement de cadres non anthropocentriques permettant d’allouer une valeur finale à des entités non humaines et de réfléchir aux obligations que nous pourrions avoir à leur endroit, sans égard aux effets sur des membres de l’humanité. Seront plus précisément abordées les questions touchant la théorie de la valeur appropriée (fondée sur les propriétés des individus, sur la vertu de l’agent ou sur les relations); les critères d’inclusion dans la communauté morale (sensibilité, vie, santé, etc.) ainsi que l’ontologie de ces propriétés; les devoirs de justice compris en termes de protection d’entités non humaines, de droits individuels fondamentaux, ou de statut juridique et politique.

Projet 1.1. – La valeur des entités non humaines

Quelles entités sont dignes de considération morale? Quels sont les critères (sensibilité, vie, diversité, santé ou autre) permettant de déterminer qui ou qu’est-ce qui a une valeur finale, irréductible à la simple valeur instrumentale? Quelles entités sont capables de bien-être? Dans le cadre de ce projet, les chercheurs se penchent sur la valeur des animaux sensibles, celle des organismes vivants et celle des écosystèmes dans l’objectif de déterminer quelles entités devraient bénéficier de droits en bonne et due forme ou être l’objet d’obligations, de souci ou de respect. Ce sera aussi l’occasion d’explorer les approches fondées sur les relations en plus de celles qui sont fondées sur la valeur, la vertu ou le care, en éthique animale et environnementale. Il s’agira de permettre le dialogue entre la philosophie morale et la philosophie des sciences, comme la biologique ou l’écologie, afin de repérer des pistes pour faire progresser la réflexion normative à propos du non humain.

Projet 1.2. – Ontologie des états et des entités

Ce projet concerne la dimension ontologique d’états ou d’entités communément considérés comme moralement pertinentes par les chercheurs en éthique environnementale et animale. Seront explorées les questions liées à la nature d’états tels que la sensibilité (sentience), la santé, la stabilité, la « richness », de même que leur applicabilité aux organismes ou autres entités, de même que celles qui sont liées au statut ontologique d’entités écologiquement complexes telles que les espèces, les communautés biotiques, les écosystèmes et les habitats. Ce projet sera l’occasion d’engager le dialogue entre les chercheurs qui s’intéressent aux questions relevant de la métaphysique et de la philosophie des sciences et ceux qui se penchent sur les considérations normatives en éthique environnementale et animale.

Projet 1.3. – Théories non anthropocentriques de la justice

Les théories de la justice sont au cœur des réflexions menées en philosophie politique normative. Ce sont elles qui nous permettent de rendre systématiquement compte des droits des individus et des devoirs des agents. Les chercheurs en éthique environnementale et animale ont commencé à développer des théories de la justice débordant du cadre de la justice humaine pour inclure les entités non humaines et penser les devoirs que nous avons directement à leur endroit, de même que les droits qu’elles peuvent nous opposer. En éthique animale, les préoccupations liées à la justice inter-spécifique impliquent de renoncer aux prémisses spécistes qui fondent les théories classiques. Ce projet sera consacré à la compréhension de ce qu’est précisément le spécisme (pensé par analogie avec le racisme et le sexisme, notamment) et à l’examen des exigences qu’une théorie de la justice véritablement antispéciste devrait satisfaire en termes de statut politique, droits individuels, etc.

THÈME II – Éthique environnementale et interspécifique: de la théorie à la pratique

Ce thème de recherche est consacré aux diverses implications pratiques des hypothèses explorées dans le cadre du premier thème ainsi qu’aux enjeux concrets relevant de la justice distributive. À quoi ressemblerait un monde dans lequel des entités non humaines se verraient reconnaître une valeur autre que simplement instrumentale? Quels types d’interactions seraient interdits, permis ou encouragés entre les agents humains et les entités non humaines? Comment résoudre les conflits entre les intérêts d’êtres humains et ceux d’autres animaux, d’organismes vivants ou d’écosystèmes?

Projet 2.1. – Communautés interspécifiques

Comment nos communautés et les relations au sein de celles-ci doivent-elles être restructurées une fois la perspective anthropocentrée dépassée ? De nombreux spécialistes en éthique animale s’efforcent de concevoir des communautés interspécifiques où des êtres humains et d’autres animaux vivraient ensemble dans des conditions conformes aux exigences de la justice. À partir des travaux sur les sanctuaires animaliers envisagés de manière pré-figurative, il s’agit d’imaginer à quoi des communautés interspécifiques plus larges pourraient ressembler. Comment aménager nos espaces pour trouver le bon équilibre entre les intérêts parfois concurrents des êtres humains et des animaux non humains ? Quelle importance accorder ce faisant aux impacts écologiques de nos arrangements ? L’urbanisme peut-il nous inciter à mieux apprécier et respecter la nature et les habitants non humains de nos villes en créant par exemple des espaces d’interaction avec les membres d’autres espèces ?

Projet 2.2. – Intervention humaine dans la nature sauvage

Quelles sont nos obligations envers les animaux qui vivent dans la nature sauvage ? Avons-nous le devoir d’intervenir pour les aider lorsqu’ils souffrent de la soif, de la faim, de la maladie, d’accidents, de la prédation ? Ou faut-il au contraire respecter leur autonomie en limitant le plus possible les interactions avec eux? Quels sont nos devoirs face aux problèmes écologiques ? Doit-on intervenir pour contrôler les populations d’animaux ou ré-introduire ou déplacer certaines espèces animales lorsque cela promet de favoriser les équilibres naturels et la biodiversité ? Ou est-il préférable de se retirer des espaces sauvages le plus possible pour laisser les mécanismes naturels retrouver leur équilibre ? Quelle place doit-on accorder aux technologies qui nous permettraient d’améliorer la vie des animaux ou la santé des écosystèmes ? Ce sont les questions auxquels les chercheurs associés à ce projet tenteront de répondre.

THÈME III – Environnement, droits et devoirs humains (questions de justice distributive)

Sous ce thème, seront examinées des questions de justice distributive concernant les aménagements urbains, l’accès aux ressources naturelles ou l’exposition aux risques écologiques qui peuvent affecter le bien-être des membres de certains groupes humains (habitants de quartiers défavorisés, communautés autochtones, etc.) et celui des animaux non humains. En outre, seront étudiés les processus de prises de décision et les enjeux démocratiques entourant la relation entre les citoyens et leur environnement. Dans un contexte d’injustices systémiques, comment organiser la discussion entre les différents acteurs sur des enjeux qui opposent des intérêts économiques et environnementaux, par exemple? Quels sont les devoirs de réparation, individuels ou collectifs, envers les victimes des dommages écologiques causés par des êtres humains, comme la pollution de l’air respiré par tous et la destruction d’habitats naturels d’animaux sauvages ?

Projet 3.1. – Accès et risques liés aux ressources naturelles

Ce projet permettra aux chercheurs d’examiner l’équité de la répartition des avantages et inconvénients de la mise en valeur des ressources naturelles. Cette répartition est très inégale selon le lieu, la classe sociale ou le sexe, et défavorise les ménages à faible revenu, les enfants, les animaux domestiqués et liminaires, les personnes âgées et les minorités culturelles. Pensons à l’accès aux espaces verts ou aux ressources naturelles comme l’air pur et l’eau. Pensons encore aux différents degrés d’exposition au risque d’incidents ou de désastres, ou à la pollution. Pensons enfin aux effets dommageables de nos décisions sur les animaux qui dépendent de nos aménagements. Par ailleurs, si l’accès aux ressources peut être crucial pour notre survie, leur extraction et leur transformation causent souvent des torts aux personnes qui vivent près les zones d’extraction, autant qu’aux écosystèmes et aux animaux qui s’y trouvent. Il s’agira de chercher des solutions à ce type de problèmes.

Projet 3.2. – Responsabilités humaines : individuelles et institutionnelles

Quelles sont nos responsabilités face à la dégradation de l’environnement et aux injustices commises à l’endroit des animaux non humains? Que doivent faire les citoyens face à la crise climatique, à la détérioration des écosystèmes, à l’extinction massive d’espèces animales et à l’exploitation d’animaux sensibles? À qui incombe la responsabilité pour les torts subis par certains groupes humains vulnérables et quels types de compensation sont de mise? Ce projet portera sur nos responsabilités individuelles comme consommateurs (véganisme, commerce équitable et comportements écoresponsables), mais aussi sur nos responsabilités collectives (décroissance économique; taxes sur les produits polluants; ré-aménagement pour favoriser un accès équitable aux ressources naturelles et une répartition juste des risques; incitatifs institutionnels au comportement écologique; interdictions légales de certaines pratiques, etc.)?

Projet 3.3. – Justice environnementale et démocratie – Processus politiques

Ce projet porte sur la gouvernance environnementale. Il s’inspirera du concept de « justice procédurale », qui renvoie à l’éthique et à l’équité dans les processus d’allocation et de distribution des ressources. En ce qui a trait au milieu urbain, on s’intéressera à la façon dont certains groupes défavorisés en matière de justice environnementale (pauvres, minorités culturelles, enfants, animaux, personnes âgées, etc.) sont représentés lors des délibérations publiques menant aux décisions politique (expérimentation de processus hybrides). En ce qui a trait au milieu rural, ce projet mettra l’accent sur les communautés autochtones et leurs revendications en matière de planification environnementale, en particulier dans le secteur forestier. Il s’agira d’explorer quels mécanismes de participation et de représentation peuvent favoriser la justice pour les animaux et pour les groupes humains défavorisés ou traditionnellement tenus à l’écart des négociations.