Programmation

Les recherches menées au sein de cet axe se structurent autour de l’évaluation de la justice et de la légitimité des institutions sociales, comprises comme des ensembles de règles permettant la coopération entre individus, à l’échelle nationale et internationale. Le travail est double et consiste à : a) examiner les concepts et les arguments fondateurs du discours et des pratiques politiques contemporains (liberté, égalité, tolérance, délibération, représentation, etc.); b) étudier le déploiement de ces concepts dans des cadres institutionnels précis comme l’école, le système de santé, les institutions judiciaires, etc. Nos travaux s’organisent autour de quatre projets de recherche qui accueillent des collaborations transversales.

THÈME I – Représentation et délibération: les institutions de la démocratie

La particularité de ce thème tient en ce qu’il mettra en dialogue les développements théoriques portant sur les fondements de la démocratie et des réflexions portant sur les choix institutionnels dans le contexte de la démocratie représentative moderne. Le contact entre ces deux domaines de la philosophie politique de la démocratie représentative a été jusqu’à maintenant insuffisant. Il s’agira de voir en quoi le débat de ces dernières années qui oppose deux types de justification de la démocratie, « épistémique » ou « éthique », illumine ou peut être illuminé, par des questions de décisions institutionnelles. Nous examinerons les affinités entre les deux théories pour le choix des différents mécanismes de représentation et des systèmes électoraux. Nous nous pencherons aussi sur les contraintes normatives indépendantes qui seraient susceptibles d’affecter le débat entre les partisans d’une approche « éthique » et les défenseurs d’une conception « épistémique » de la démocratie.

Projet 1.1. – Théories justificatives de la démocratie: épistémique ou éthique?

Un État qui ne serait pas gouverné démocratiquement nous apparaîtrait en déficit de légitimité dans ses actions tant à l’échelle domestique qu’internationale. Quoi donc peut conférer à la démocratie représentative un statut tel qu’elle nous apparaître être le seul système d’organisation politique légitime? C’est la question fondamentale qu’aborde ce thème. Dans la littérature récente sur la question, deux explications s’opposent. Certains pensent que la démocratie représentative est justifiée par des considération d’ordre éthique—l’égalité morale de tous les citoyens—, alors que d’autres défendent l’idée que la démocratie représentative est plutôt justifiée (comparativement) par les bienfaits épistémiques et les meilleurs résultats qu’elle engendre. Ce projet s’intéresse ainsi à approfondir la réflexion sur les théories justificatives de la démocratie et à examiner si les questions de choix institutionnel peuvent jeter une lumière nouvelle sur le débat.

Projet 1.2. – Démocratie et mécanismes institutionnels

La façon dont sont conçues et aménagées les institutions de la démocratie soulève un ensemble d’importantes questions éthiques. Toutefois, penser l’aménagement des institutions démocratiques à travers le prisme offert par le débat entre conceptions justificatives de la démocratie pourrait certainement aider à faire de meilleurs choix institutionnels. C’est cette possibilité que ce projet se propose d’explorer. Principalement, nous nous penchons sur les arguments que les deux théories justificatives de la démocratie pourraient offrir en faveur ou contre différents mécanismes institutionnels de représentation et des système électoraux, tels que la représentation proportionnelle ou l’élection par tirage au sort. En somme, l’objectif de ce projet est de se pencher sur le support que peuvent apporter les différentes justifications de la démocratie aux différentes positions dans le débat sur les formes que devraient prendre les institutions démocratiques.

THÈME II – Justice et nouvelles frontières éthiques

Les enjeux de justice auxquels font faces les sociétés démocratiques contemporaines ne sont pas statiques. Ils évoluent avec les changements sociaux et les développements technologiques. L’intelligence artificielle prend de plus en plus de place dans le monde du travail et dans la vie privée, mais aussi au sein des institutions publiques et politiques publiques. En raison de la distance qu’elle crée entre la prise de décision et l’intervention humaine, cette technologie pose d’importantes questions de justice et d’imputabilité pour les décisions prises par des algorithmes d’intelligence artificielle. De façon similaire, l’adoption de politiques d’aide médicale à mourir, exigées par un important changement social, institue de nouveaux domaines où l’injustice et l’exclusion peuvent s’étendre. L’objectif de ce thème est de se pencher sur les défis que peuvent présenter ces changements ou développements pour les sociétés démocratiques et sur les façons dont ils peuvent être relevés.

Projet 2.1. – Démocratie et les défis de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle prend de plus en plus de place dans le monde du travail, dans notre vie privée et dans les institutions publiques, où de plus en plus de décisions auparavant prises par des personnes humaines sont maintenant effectuées par des algorithmes. En raison de la distance qu’elle crée entre la prise de décision et l’intervention humaine, cette technologie pose d’importantes questions éthiques. D’une part, des erreurs dans la conception de ces algorithmes ou des systèmes d’intelligence artificielle pourraient mener, malgré l’apparence d’impartialité de ces systèmes et algorithmes, à la création ou au soutien de certaines injustices distributives économiques, sociales ou politiques. D’autre part, l’utilisation de cette technologie rend difficile la tâche de déterminer qui peut être tenu responsable ou qui est imputable, moralement et politiquement, pour les décisions prises et leurs effets potentiellement délétères. Ce projet se penche sur ces questions.

Projet 2.2. – Justice, inclusion et aide médicale à mourir

Grâce aux progrès accomplis dans le domaine médical depuis les dernières décennies, les limites du corps humain et les frontières de la mort ont été repoussées plus que jamais auparavant. Vivre plus longtemps s’accompagne dans plusieurs cas de pertes d’autonomie et, parfois, de maladies incurables et dégénératives. Pour l’instant, au Québec, les personnes en situation d’inaptitude à donner leur consentement à l’aide médicale à mourir ne peuvent pas recevoir ce soin de fin de vie, même si elles y avaient consenti de manière anticipée. C’est également le cas des personnes dont la souffrance est exclusivement psychique ou des personnes qui ne sont pas jugées être en fin de vie. Ces exclusions sont-elles justifiées ? Dans ce projet, il sera entre autres question des fondements normatifs du consentement anticipé, des injustices épistémiques vécues par les personnes malades ou ayant un trouble de santé mentale et des tensions entre l’autonomie et la vulnérabilité.

THÈME III – Pluralisme, inclusion et égalité

Le pluralisme croissant des sociétés contemporaines crée d’importants défis pour la démocratie. La diversité culturelle et religieuse demande à ce qu’on réfléchisse à la façon dont la neutralité, la laïcité et la tolérance devraient être conceptualisées et appliquées au sein des institutions publiques. Il est aussi important de se pencher sur les phénomènes de discriminations et d’injustices structurelles qui rendent la réalisation de l’idéal d’égalité, pourtant central à la démocratie, difficile pour certains groupes démographiques. Nous nous intéressons principalement au racisme et aux injustices structurelles qu’il produit, ainsi qu’aux injustices qui résultent des déficits systémiques dans la reconnaissance de l’agentivité épistémique des membres de certains groupes. Il s’agit ici de clarifier les outils conceptuels permettant d’appréhender le pluralisme et ses défis, et de mettre en lumière les mécanismes sociaux qui rendent difficile la mise en place de sociétés inclusives.

Projet 3.1. – Neutralité libérale, théorie de la reconnaissance et accommodements institutionnels

La neutralité de l’État envers chacun de ses citoyens est l’un des principes du libéralisme. De façon similaire, les sociétés démocratiques libérales reconnaissent généralement l’importance de la laïcité de l’État. On pourrait penser que ces principes prescrivent à l’État de de traiter à l’identique chaque citoyen et de rejeter la religion sous toutes ses formes et dans toutes les sphères de la vie publique. Pourtant, il semble que les principes d’égalité et de tolérance, également pièces centrales de la théorie libérale, nous poussent dans des directions différentes. En effet, le principe de tolérance, par exemple, n’exigerait-il pas que la différence de tous soit également tolérée, sinon reconnue, dans la sphère publique? Ce projet s’intéresse à la façon dont la neutralité, la laïcité et la tolérance devraient être conceptualisées et appliquées au sein des institutions publiques et à la question de la légitimité des accommodements légaux et institutionnels.

Projet 3.2. – Féminisme, antiracisme et antispécisme : intersection des oppressions et solidarité des luttes pour l’émancipation

L’un des principes guidant les sociétés démocratiques est celui de l’égalité sociale et politique. Pourtant, en raison de différences réelles et socialement construites par rapport à certaines conceptions normatives du citoyen, des membres de groupes non-dominants sont systématiquement discriminées et opprimées. C’est notamment le cas des femmes, des personnes racisées, des personnes en situation de handicap, et, comme plusieurs le soutiennent, des animaux non-humains. Ce projet s’intéresse à examiner les mécanismes qui peuvent être communs à ces différentes formes d’oppression—comme les normes sociales et institutionnelles qui contribuent à marginaliser et à stigmatiser certains groupes vulnérables. Nous nous penchons sur ce que ces formes d’oppression ont en commun, les dynamiques qui participent à leur coconstruction et les alliances et solidarités qui pourraient être déployées dans les résistances aux formes d’oppressions subies.

Projet 3.3. – Injustices et agentivité épistémiques

Dans les dernières années, plusieurs chercheurs se sont penchés sur un phénomène auparavant peu étudié : le rapport entre l’appartenance, réelle ou imaginée, d’un individu à un groupe démographique donné, certaines normes sociales et la crédibilité ou l’estime dont jouit, dans différents contextes, cet individu en tant qu’agent épistémique. Ainsi, certaines personnes, parce qu’elles sont des femmes, par exemple, se verront accorder moins de crédibilité en tant qu’agent capable d’acquérir et de partager des connaissances. Ces inégalités de crédibilité épistémique, si elles se manifestent de façon systématique, soutiennent un ensemble d’inégalités et injustices économiques, sociales et politiques. Ce projet s’intéresse à approfondir notre compréhension du phénomène des injustices épistémiques; à identifier les injustices sociales, politiques et économiques auxquelles elles contribuent; et à examiner comment le concept peut être opérationnaliser dans un ensemble de contextes particuliers.

THÈME IV – Démocratie et justice internationale en temps de crise

Le problème de la répartition globale des biens demeure un enjeu crucial sur lequel nous continuons à nous pencher en se concentrant sur les structures contemporaines de domination et d’oppression qui constituent des obstacles à la réalisation de la justice à l’échelle globale. Nous nous intéressons également à l’éthique de l’action humanitaire et de l’intervention post-conflit : nous examinons ainsi les enjeux de l’action et de l’agentivité politique et économique des ONG humanitaires et nous nous demandons comment on peut justifier les interventions militaires pour cause humanitaire à l’aune d’une conception raisonnable de justice et/ou de démocratie internationale. De même, en période de reconstruction post-conflit, la question du paternalisme à l’aune du principe de l’autodétermination des peuples soulève des problèmes cruciaux que l’on examine dans le cadre du droit après la guerre et de l’usage du discours de la justice transitionnelle.

Projet 4.1. – Crises humanitaires et organisations non gouvernementales

Les crises humanitaires, qu’elles soient le produit d’un conflit armé ou d’un désastre naturel, exigent une réponse qui dépasse les efforts réguliers pour mitiger les injustices distributives à l’échelle globales. Cette réponse est souvent assurée par des ONG humanitaires. L’action humanitaire de ces ONG peut engendrer ou contribuer à perpétuer des inégalités et injustices. Ce projet s’intéresse donc à l’éthique de l’action humanitaire des ONG. Nous examinons les enjeux de l’agentivité politique et économiques des ONG humanitaires en nous concentrant sur des questions de représentativité, légitimité et imputabilité démocratiques. Les crises humanitaires peuvent parfois également exiger l’intervention militaire. Une telle intervention peut créer ou soutenir d’importantes injustices. Ce projet s’intéresse donc également à comment peuvent être justifiées les interventions militaires pour cause humanitaire à l’aune d’une conception raisonnable de justice et/ou de démocratie internationale.

Projet 4.2. – Justice transitionnelle et autodétermination des peuples

À la suite de conflits armés, la période de reconstruction implique, en plus des acteurs directement concernés, un ensemble d’agents de la communauté internationale. Dans de telles situations, s’opposent souvent l’action paternaliste de tels agents et les exigences du principe de l’autodétermination des peuples. Ce projet examine les problèmes cruciaux que crée cette confrontation et s’intéresse à ce que la justice peut exiger de la part des agents directement impliqués et du reste de la communauté internationale durant la période de transition et de reconstruction. Durant cette période de reconstruction, nous assistons également souvent à l’émergence d’un autre problème : la réappropriation, par des mouvements sociaux violents ou anti-démocratiques, du discours de la justice transitionnelle et des droits humains pour marginaliser des populations qui sont souvent déjà les plus touchés par les inégalités économiques et sociales. Nous nous penchons donc également sur ce phénomène.

Projet 4.3. – La justice globale et le démantèlement des injustices structurelles

Ce projet s’intéresse à la façon dont les structures contemporaines de domination et d’oppression créent d’importants obstacles à la réalisation de la justice à l’échelle globale. Plus spécifiquement, comment les agents qui se trouvent sous des conditions d’injustices structurelles en viennent-ils à diagnostiquer de telles injustices et à faire état de leur responsabilité quant au démantèlement de celles-ci? Cela soulève d’importantes questions quant à l’agentivité et l’autonomie de ces agents, les conditions externes qui les soutiennent, et leurs effets sur les motifs que les agents peuvent avoir pour s’engager dans un difficile processus d’auto-réflexion et de transformation personnelle menant à l’action collective contre les injustices. Ce projet interroge aussi les prérogatives institutionnelles de la souveraineté de l’État et la façon dont elles peuvent accommoder l’auto-détermination des communautés autochtones et les demandes pour la décolonisation de l’ordre international.