Deuxième séance – Séminaire des boursier-es d’études supérieures du CRÉ

Quand :
24 mars 2026 15 h 00 – 16 h 30
Où :
Salle 309, CRÉ, mode hybride
2910 Édouard-Montpetit, Montréal

Vous êtes invité-es à la deuxième séance de l’édition 2025-2026 du Séminaire des boursier-es d’études supérieures du CRÉ.

À l’occasion de cette séance, Alexandra Stankovich et Olivier Boucher présenteront leurs projets de recherche. Chaque présentation durera environ 20 minutes et serait immédiatement suivie d’une discussion d’environ 25 minutes.

L’objectif du Séminaire est d’offrir à nos boursier-es des conseils et des critiques constructives afin de les aider à renforcer leur projet de recherche. Il s’agit également de leur donner l’occasion de s’exercer à livrer une présentation selon un format comparable à celui des colloques universitaires. Nous espérons que vous serez nombreuses et nombreux à participer à cette activité, que nous souhaitons particulièrement formatrice!

Au programme :

        1) 15h00 – 15h45 – Présentation d’Olivier Boucher, étudiant à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal, travaillant sous la direction de Denise Celentano (UdeM).

Limitarisme et limites planétaires

Dans ma présentation, je souhaiterais développer la problématique qui structurera mon projet de mémoire, qui portera sur la pertinence de la théorie limitariste en justice distributive pour penser les enjeux écologiques, et inversement.

Le limitarisme est une théorie de la justice distributive qui soutient que « dans le monde tel qu’il est, personne ne devrait posséder au-delà d’une certaine quantité de certains biens, tels que le revenu ou le patrimoine » (Robeyns, 2022, je traduis). Deux principaux arguments ont été avancés pour défendre cette position. L’argument démocratique (AD) affirme que toute richesse au-delà d’un certain seuil constitue une menace pour l’égalité politique et pour la stabilité des régimes démocratiques (Robeyns, 2022 : 184). L’argument des besoins urgents insatisfaits (ABUI) affirme quant à lui que toute forme de richesse au-delà d’un certain seuil devrait être taxée pour satisfaire les besoins urgents d’une part importante de l’humanité (Robeyns, 2022 : 184).

Les enjeux environnementaux sont déjà intégrés à l’argumentaire limitariste, mais ne le sont le plus souvent que de manière secondaire. Or il me semble que le traitement des enjeux environnementaux dans la théorie limitariste mériterait d’être examiné plus en détail, et ce, pour au moins trois raisons.

Premièrement, des recherches récentes en sciences de l’environnement soutiennent qu’il y aurait des « limites planétaires » absolues à ne pas franchir dans l’exploitation des ressources naturelles si l’on souhaite maintenir l’humanité dans un « espace de fonctionnement sûr » (Steffen et al., 2023). Or des travaux récents ont tenté de démontrer l’intérêt des arguments limitaristes pour les débats en éthique de l’environnement portant sur ces limites planétaires (Green, 2023; Bohnenberger, 2025). Il semblerait donc que la recherche sur les limites planétaires puisse renforcer l’ABUI, mais aussi l’AD, car l’intégrité de la biosphère constitue vraisemblablement une condition de possibilité de la satisfaction des besoins humains, mais aussi de l’égalité politique et de la démocratie (Steffen et al., 2023).

Deuxièmement, il semble plausible que l’établissement de seuils limitaristes soit plus strictement contraint par les considérations écologiques que par les considération politiques ou économiques. En effet, un seuil limitariste qui ne maintiendrait pas l’humanité à l’intérieur de « l’espace de fonctionnement sûr » de la biosphère ne permettrait possiblement pas non plus l’atteinte les objectifs de L’ABUI ni de l’AD. En effet, les conditions de possibilité écosystémiques des institutions économiques et politiques actuelles seraient minées (Steffen et al., 2023), compromettant les conditions de possibilité de la satisfaction des besoins urgents et de la préservation de l’égalité politique, qui dépendent de l’existence de ces institutions de base. Plus encore, cette considération pourrait entraîner le réexamen de ce qui distingue le limitarisme des autres théories partielles de la justice, telles que le sufficientarisme, l’égalitarisme et le prioritarianisme (Timmer, 2021). Il se pourrait alors qu’un seuil limitariste respectant les contraintes écologiques de la biosphère soit si bas que la distinction entre ces différentes théories soit abolie au moment de leur opérationnalisation, ou bien il se pourrait que le limitarisme en vienne à subsumer logiquement les autres (Hickey, 2019).

Troisièmement, et à la lumière des points précédents, la théorie limitariste pourrait être reconsidérée comme une composante d’une théorie idéale de la justice, plutôt que comme une composante d’une théorie non idéale de la justice (Robeyns, 2022 : 179). Comme le suggère Hickey (2019), il est en effet plausible qu’il existe une limite « pré-institutionnelle » à l’appropriation des ressources naturelles, donc une limite théorique absolue à l’exploitation des ressources naturelles qui devrait être respectée par toute théorie de la justice. Si tel est le cas, la pertinence des thèses limitariste s’en trouverait non seulement augmentée, mais les principes limitaristes devraient être considérés comme pertinents non seulement dans le « monde tel qu’il est et dans les mondes possibles les plus proches » (Robeyns 2022 : 199, je traduis), mais aussi dans tout monde régi par les lois de la thermodynamique, soit tous les mondes physiquement possibles (Lee, 1989). Les principes limitaristes pourraient donc être intégrés à une théorie idéale de la justice, par exemple à celle de John Rawls, comme le propose Christian Neuhäuser (2018; 2023).

       2) 15h45 – 16h30 –Présentation d’Alexandra Stankovich, doctorante en philosophie pratique à l’Université de Sherbrooke travaillant sous la direction d’Allison Marchildon (Philosophie, Université de Sherbrooke) et la co-direction de Jessica Roda (Anthropologie, Georgetown University).

Expansion des frontières identitaires : dynamiser les orthodoxies juives par la voix de ceux·celles·celleux s’identifiant comme queer d’expérience hassidique

Bien que les présuppositions pour joindre la queerness et l’orthodoxie juive sont souvent de les concevoir comme une antithèse, le panorama des incarnations de ces identités est vaste et complexe (Kabakov, 2010; Stankovich, 2025a). Sans diviser la discussion de manière binaire – dans et hors de l’orthodoxie –, mais plutôt en la plaçant sur un spectre, allant des cercles ayant une observance traditionnelle jusqu’aux marges, l’expérience des identités queer et religieuse ne s’actualise pas de manière similaire selon les contextes. Si certain·e·s mobilisent des stratégies identitaires pour maintenir leur place dans les milieux juifs orthodoxes où il·elle·iel·s ont grandi, en négociant les paramètres de divulgation afin d’exister dans un cadre normatif halakhique, pour d’autres, vivre une double vie devient émotionnellement, moralement et/ou pratiquement trop taxant; lorsque ce seuil est atteint, certain·e·s font le choix plus radical de s’en éloigner (Fader, 2020). Cependant, les sortant·e·s de ces communautés ne rejettent pas nécessairement la foi (ou le religieux), mais construisent plutôt une alternative alliant plus explicitement leur queerness et leur héritage hassidique (Stankovich, 2025a, 2025b).

À partir d’une démarche en philosophie de terrain (Briggle, 2015; Frodeman et Briggle, 2016; Vollaire 2016) – combinant les approches en sciences sociales et en philosophie pratique –, je m’intéresserai à l’intermarginalité des figures publiques queer d’expérience hassidique. Celles-ci incarnent une posture particulière entre deux groupes : la société libérale et séculière newyorkaise et les communautés d’appartenance hassidiques (Stankovich, 2025a, 2025b, 2020). Je pose la thèse que, par leur statut, ces figures publiques actualisent leur intermarginalité en queerisant – à degré variable – les normes des milieux qu’elles habitent, puisqu’elles les visibilisent et les questionnent (Ahmed, 2008).

Plus spécifiquement, pour cette présentation, je poserai mon attention sur les manières dont la réappropriation du terme « d’expérience hassidique » (of Hassidic experience) par ces sortant·e·s nous informe sur la fluidité des catégories orthodoxes. Cette nouvelle manière de se définir participe au processus discursif sur lequel les judéités se vivent (Avishai, 2023), mais aussi se font (Gaddi, 2023). En complexifiant les délimitations, ces positionnalités en marge démontrent une volonté de se réapproprier des pratiques et des croyances hassidiques, au-delà des définitions strictes et hégémoniques institutionnelles, pour (re)définir leur observance (Fader, 2020; Newfield, 2020a; Roda, 2024, 2022; Stankovich 2025a, 2025b, 2020).

Animation : Ryoa Chung (UdeM).

Pour y participer par Zoom, c’est ici (ID de réunion: 818 6254 4190; Code secret: 9Me2EW).